Continuation des Amours, Sonnet XVII.
Publié le 9 Octobre 2012
XVII
Le vintiéme d'Avril couché sur l'herbelette,
Je vy, ce me sembloit, en dormant un chevreuil,
Qui çà, puis là, marchoit où le menoit son vueil,
Foulant les belles fleurs de mainte gambelette.
Une corne et une autre encore nouvelette
Enfloit son petit front, petit, mais plein d'orgueil:
Comme un Soleil luisoit par les prets son bel oeil,
Et un carquan pendoit sus sa gorge douillette.
Si tost que je le vy, je voulu courre aprés,
Et lui qui m'avisa print sa course es forés,
Où, se moquant de moi, ne me voulut attendre.
Mais en suivant son trac, je ne m'avisay pas
D'un piege entre les fleurs, qui me lia mes pas,
Et voulant prendre autrui moimesme me fis prendre.
Ronsard
Tradition courtoise et nouveauté du style.
Publié en 1555, Continuation des Amours n'est autre que la suite des Amours. Le titre ne laisse guère perplexe quant à son contenu. Cela dit, il est toujours frappant de voir à quel point le lyrisme amoureux a gagné en bassesse ! Fini la tradition courtoise de l'amour platonique. Voici venir le temps de l'érotisme et d'un ton plutôt licencieux, libéré du refus de la chair. Ronsard lui même n'hésitant pas à parler de "beau style bas". Le poète évoque à nouveau ses rapports plutôt compliqués avec le sexe opposé qui l'entraînent dans maints tourments. Un poète édoniste et inconstant en amour succède à l'amoureux transi de Cassandre. Marie par-ci, Janne par-là... Ronsard est un queutard. C'est un peu le DSK de la Pléiade (Ecole poétique dont il est l'un des chefs de file avec Joe du Bellay). On ne le répétera jamais assez : la pudeur de nos ancêtres n'est que pure légende de la doxa. Priapique patenté, l'auteur avoue sans honte sa fascination névrotique pour la femme. Tout juste s'il ne se peindrait pas en victime ! Ici elle est attirante, manipulatrice, sait plaire et tirer profit des hommes au point de les pousser à bout. Le mâle, lui, n'est qu'un être sensible (dans tous les sens du terme) et désireux. Il n'est pas inconstant ! Il aime la femme et c'est en aimer plusieurs.
Tripoter c'est tromper ?
Ce sonnet XVII passe pour une infinie délicatesse à côté des autres poèmes qui composent le recueil. Ainsi Ronsard n'hésite-t-il pas à dire : "Je ne suis seulement amoureus de Marie,/ Janne me tient aussy dans les liens d'Amour". Mais attention ! Il sait garder ses distances et se montre prudent. Après tout, il ne fait que flirter. Quant aux mauvaises langues qui pourraient bien jaser, Ronsard saura leur dire : " Je repons à cela, que je suis amoureus, / Et non pas jouissant de ce bien doucereus, / Que tout amant souhaite avoir à sa commande. / Quant à moi, seulement je leur baise la main, / Je devise, je ry, je leur taste le sein, / Et rien que ces biens là d'elles je ne demande."
Le brave garçon, dans un incroyable élan sacrificiel digne d'un martyr, se contente des préliminaires, et ça lui convient très bien comme ça. Mais quelle époque vit-on ? Qui pourrait aujourd'hui peloter plusieurs paires de nichons dans une telle indifférence ?!!
L'allégorie.
On l'aura compris, ce sonnet XVII est une allégorie de l'amour perçu comme un vrai piège à cons. Aussi aura-t-on remarqué que le chevreuil est fort apprêté pour un cervidé puisqu'"un carquan pendoit sus sa gorge douillette". C'est bien la femme qui semble se dessiner derrière la figure de cette adorable créature. Comme lui elle se cache, furtive et insaisissable. Mais pourquoi ne pas être allé plus directement à la biche ? Peut-être trop facile... même pour Ronsard, lui qui pourtant n'a pas peur des images poétiques les plus éculées. Ronsard poursuit la femme, créature discrète et difficile à suivre. Mais c'est bien lui qui finit par se faire avoir : "Et voulant prendre autrui moimesme me fis prendre." L'arroseur arrosé, le chasseur chassé. Il fallait s'y attendre. Voyons... La vision était trop idylique ! De l'herbe grasse, des petites fleurs, le printemps qui bat son plein...Et PAF ! Sans s'en rendre compte, voilà notre petit poète naïf et rêveur pris dans les liens d'Amour. On ne peut s'empêcher d'admirer une telle autodérision. Notons pour l'anecdote cette coïncidence : cette mésaventure eut lieu "le vintième d'Avril". Amusant lorsqu'on sait que le calendrier républicain a officiellement nommé ce jour "le jour de la rose".
Conclusion
Ronsard est un prophète révolutionnaire.
A bientôt.
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